Pour marcher, je choisis mes vieilles espadrilles plutôt que mes sandales ou les beaux souliers que Jean-Philippe m'a trouvés dernièrement. Je me lance à l'extérieur avec mon appareil photo, de l'eau, et une orange dans mon sac à dos, direction : l'ouest. Les rues sont tranquilles ce matin. Les maisons à l'ouest du quai municipal sont aussi jolies que celles à l'est où j'habite. Même à l'autre bout du monde, j'habite encore dans l'est!
Je marche ainsi jusqu'au bout du chemin pavé vers l'ouest qui débouche sur... une plage! Malheureusement pour moi, c'est la plage publique municipale. Il y a trop de va-et-vient autour. Ce n'est pas du tout l'endroit rêvé pour se dévêtir. Un chemin sablonneux s'enfonce davantage vers l'ouest. La leçon d'hier : toujours oser pousser plus loin! J'y vais.
Jolie plage municipale, mais pas assez intime.
À ma gauche se trouve le littoral et à ma droite, je distingue une autre étendue d'eau à 20 mètres. C'est un lagon qui entre dans les terres. Je marche sur une langue de terre coincée entre la mer et la lagune. Je perçois les mangroves pas très loin, ces forêts aquatiques essentielles à l'écosystème. Certaines sections de terre ont été remblayées avec les vieux rochers issus des récifs coralliens environnants qui doivent s'échouer sur les côtes. On se sert partout de ces rochers jaunâtres et poreux comme des éponges : pour paver les chemins de terre, remblayer un terrain ou décorer le jardin. À mon arrivée, ces rochers étaient tellement parsemés de trous que je les avais confondus avec des déchets de styromousse.
100 % corail
Le chemin devient un cul de sac rapidement. J'arrive à l'embouchure de la lagune. Il y a encore des maisons de l'autre côté, mais j'imagine qu'on ne peut s'y rendre qu'en bateau. Pas de pont. Je réalise que je suis face à l'endroit où j'ai plongé hier. Il y a encore de petits bateaux de plongeurs en place. Je vois de très belles habitations sur pilotis. Tout est sur pilotis, ici.
Les pieds dans le lagon bleu pour Sylvie et la galerie qui fait le tour pour maman.
J'entrevois une petite plage qui donne sur le littoral. Je suis un peu à l'écart des maisons. L'eau ne semble pas faire trop de remous. C'est ici que ça se passe! Je vais tout de même devoir être prudent : tous mes angles ne sont pas couverts et au loin, il y a quelques résidents qui s'affairent autour de leur propriété. Je trouve un coin tranquille où je pourrai enlever mes vêtements paisiblement, mais une fois en direction de l'eau, je serai à découvert. Je devrai rapidement entrer dans la mer pour ne pas attirer les regards. J'entreprends de me dévêtir. Puis, je fais le décompte dans ma tête et je m'élance vers l'océan. Oups! Je constate que la pente est très douce. J'ai fait plusieurs pas et je n'ai de l'eau qu'aux mi-mollets. Avant d'avoir de l'eau jusqu'aux fesses, je serai grandement repérable. Pas le temps de se préparer au frisson : je plonge à plat-ventre et je continue d'avancer en rampant. Je suis ridicule. Le fond de l'eau est rempli d'algues glissantes. L'eau n'est toujours pas plus profonde. C'est définitivement une tentative ratée. Je sors de l'eau et me rhabille en moins de deux. Ma quête n'est pas terminée!
Échec monumental!
Sur une carte de l'île, j'ai vu que derrière l'aéroport il y avait aussi une plage : Pumpkin Hill Beach. Je devrais prendre le chemin d'hier et emprunter une bifurcation qui contourne l'aéroport. C'est parti! Cependant, comme je suis en voyage, je n'emprunte pas tout à fait le même chemin qu'hier. La meilleure façon de découvrir, c'est souvent de se perdre un peu. J'évolue sur une rue qui s'enfonce elle aussi dans les terres. Le bitume se transforme en chemin de terre. La leçon d'hier : toujours oser pousser plus loin!
J'avance encore jusqu'à rejoindre des fermes d'élevage où je vois des bœufs et des pintades. J'atteins une clôture à bovins et une petite ouverture pour les fermiers. Le chemin s'enfonce encore, mais dans un paysage incroyable. C'est un sentier qui trace dans la jungle; mais la vraie jungle! Avec les arbres géants, les lianes et l'humidité insoutenable. Je me mets à penser candidement au Biodôme.
Ma marche dans la jungle est incroyable; presque initiatique. Il y a tant d'êtres vivants autour de moi que je me sens presque observé. J'ai la quasi sensation d'être en contact avec les esprits de la forêt. Je peux comprendre qu'être entouré par des éléments si grandioses ait pu créer chez les peuples autochtones toute une cosmologie autour de ces forêts. Ma promenade prend une tournure mystique. Une fois arrivé à une clairière défrichée où domine un arbre géant, je m'amuse à penser que je suis dans un repère destiné à des rites païens. Puis, je décide de rebrousser chemin. On ne prend pas de chances avec les esprits inconnus...
De plus en plus étroit, le sentier s'enfonce dans la jungle.
J'ai vraiment perdu de vue mon objectif de baignade nudiste... Il est temps de remédier à cela. En route pour une nouvelle plage! Je me perds un peu dans le dédale des rues, puis je retrouve le bon chemin vers l'aéroport. Je repère finalement la bifurcation appelée Pumpkin Hill Road. À l'intersection, je croise deux vieux habitants de l'île. Une femme et un homme en bottes de pluie avec une démarche lente et étrange. Je constate ensuite que l'homme est aveugle. La femme le guide paisiblement sur ces routes hyper accidentées. Je les dépasse à l'intersection. Tiens, eux aussi prennent Pumpkin Hill Road...
Holà! Il a plu ces derniers jours. La route est pleine de trous d'eau. J'en ai vu depuis mon arrivée, mais rarement des aussi gros. Plutôt qu'être sablonneux, ici le sol est très limoneux; et la boue est grasse. On peut difficilement contourner le chemin, car de part et d'autre, il y a des clôtures de barbelés. Bon, j'en ai vus d'autres... et je veux aller me baigner tout nu! La leçon d'hier : toujours oser pousser plus loin!
Je me lance et je slalome entre les trous d'eau, tantôt trouvant un petit chemin plus sec sur le côté, tantôt en tentant de me frayer un chemin sur de petites roches de corail qui ressortent. C'est un peu pathétique. Après 30 mètres, mes semelles sont couvertes de boue. Derrière-moi, les deux vieux en bottes de pluie piétinent dans les flaques sans se soucier de tout ça et sont presque au point de me rattraper.
Je me ressaisis et je poursuis le chemin. Après tout, ça ne peut pas être bien pire que maintenant. J'en ai pour peut-être 45 minutes de marche. Mais qu'est-ce qui me dit que ça ne va pas s'améliorer?
Derrière-moi, un enfant arrive maintenant, un petit sac d'épicerie à la main. Pour sûr, il habite cette rue et il l'emprunte tous les jours. Il est en sandales et il marche sans problème d'une flaque à l'autre, n'hésitant pas aux endroits les plus accidentés à simplement marcher au beau milieu de la flaque. Pour moi, c'est Fort Boyard. Maudites espadrilles! J'ai l'air d'un clown. Mes souliers sont devenus informes tant la boue les recouvre. Il n'y a que mon orgueil devant ce petit garçon qui m'empêche de rebrousser chemin.
C'est alors que j'arrive au monstre : une gargantuesque flaque vaseuse et épaisse. Je ne perçois aucun moyen respectable de la contourner. À droite : des barbelés. À gauche : des branchages épais.
Le monstre! Bien moins imposant en photo qu'en vrai...
Comme le garçon me rattrape, je laisse ma fierté de côté et je prends par les branchages, à gauche. Erreur. Ils sont couverts d'épines, mais il est trop tard. Mes lacets se prennent dans les ronces, mais en faisant de grands pas, je parviens à m'épargner des égratignures. Par contre, cette manœuvre d'urgence a complètement pris le dessus sur la gestion du trou de boue et j'ai maintenant les deux pieds enfoncés jusqu'aux chaussettes. En sortant tant bien que mal de la flaque, je vois le garçon qui, lui, fais les pas japonais sur de petits cailloux au beau milieu de l'eau que je n'avais pas remarqués. Au sortir de la marre, tout ce que je trouve à lui dire avec mon plus beau sourire niais c'est : «Aïe, aïe, aïe!».
Je laisse l'enfant me dépasser en m'ordonnant de marcher dans ses pas et en tentant d'oublier que je devrai faire le chemin à l'envers tout à l'heure. Ma tentative de suivre le jeune est un échec. Lui a des sandales qu'il mouille sans scrupule et moi j'ai des chaussettes que je ne veux pas détremper. Je me trouve soudainement très précieux...
Le jeune, se sentant suivi et apercevant un obstacle d'envergure, décide de s'arrêter et de m'attendre pour de bon; certainement un peu pour m'aider, mais beaucoup pour faire cesser cette situation déplaisante et ridicule. Bon Sam, ne perds pas complètement la face, sors ton ita-gnol! «¿Como te llamas?» Le garçon s'appelle Oscar.
Bon, si on est pour faire le chemin ensemble, je vais devoir marcher dans l'eau. Je décide d'enlever mes chaussures et d'y aller pieds nus. Ça va beaucoup mieux! La seule difficulté, ce sont ces cailloux. Vous vous souvenez les rochers qui viennent des récifs de corail? Il y en a partout pour garnir les routes de terre. À chaque pas, ils font l'effet de petites pierres ponces sur la plante de mes pieds. Je marche à 1 km/h. Oscar suit mon rythme.
On parvient à échanger un peu.
Ils sont cinq enfants à la maison.
Il apporte du lait dans son sac d'épicerie.
Il va à l'école, mais pas aujourd'hui.
Son papa est un pêcheur de barracudas.
Il y a des vaches dans le champ qu'on traverse.
Sa maison est à 15 minutes.
Oui, il y a bien une plage au bout du chemin.
Écoute, on entend la mer!
Je te laisse ici.
La plage est à deux minutes devant.
... Merci Oscar...
On prend une photo?
Même si j'y trouve encore des déchets de plastique, cette plage, c'est la plus belle! L'aventure qui m'y a mené a été inoubliable. Ici, pas âme qui vive. Je suis seul et je ne pense pas qu'un autre touriste fou ait la légèreté d'esprit d'entreprendre le voyage.
On peut dire mission accomplie pour la baignade tout nu.
Elle est tout à moi cette plage!
Ayant déjà les pieds bien sensibles à force de marcher sur la pierre ponce et dans le sable blanc, au retour, j'ai fait d'un défaut une qualité. J'ai fait d'un problème une solution.
J'ai fait d'un déchet une ressource.
Dans mes nouvelles sandales de retour, j'avais l'air fier. Un passant, visant mes deux sandales dépareillées et mes espadrilles boueuses dans les mains, devine ce qui s'est passé. Il esquisse un sourire avant de me montrer, tout sourire, son pouce en l'air. Je crois que je suis l'attraction de la journée! Ils en parleront peut-être entre eux de ce ridicule blanc qui a tenté de se rendre à la plage en saison des pluies.
Notez qu'au retour, je n'étais cependant pas moins risible. La semelle lisse des sandales me faisait littéralement patiner sur les plaques de boue. Et quand je soulevais trop les pieds, je m'en projetais plein dans le dos! Si nous on sait comment marcher dans la neige et sur la glace, eux savent comment marcher dans la boue proprement!
Épuisé d'avoir marché sans arrêt pendant 4 heures dans des conditions hors-norme pour moi, j'ai savouré ma sieste de l'après-midi. Le ciel s'est couvert à nouveau et la pluie tombe de plus belle, comme pour me dire. «Ça y est? Tu l'a eue ta baignade tout nu? Est-ce qu'on pourrait revenir où nous en étions?»















