jeudi 24 novembre 2016

Le plan de bouette

Ce matin je me suis levé avec une fixation : «Je vais me baigner nu dans la mer d'ici la fin de la journée!» Ambitieux, mais pas impossible. Et comme si le ciel m'encourageait dans mes extravagances, la pluie s'est arrêtée après le déjeuner.

Pour marcher, je choisis mes vieilles espadrilles plutôt que mes sandales ou les beaux souliers que Jean-Philippe m'a trouvés dernièrement. Je me lance à l'extérieur avec mon appareil photo, de l'eau, et une orange dans mon sac à dos, direction : l'ouest. Les rues sont tranquilles ce matin. Les maisons à l'ouest du quai municipal sont aussi jolies que celles à l'est où j'habite. Même à l'autre bout du monde, j'habite encore dans l'est! 

Je marche ainsi jusqu'au bout du chemin pavé vers l'ouest qui débouche sur... une plage! Malheureusement pour moi, c'est la plage publique municipale. Il y a trop de va-et-vient autour. Ce n'est pas du tout l'endroit rêvé pour se dévêtir. Un chemin sablonneux s'enfonce davantage vers l'ouest. La leçon d'hier : toujours oser pousser plus loin! J'y vais.


Jolie plage municipale, mais pas assez intime.

À ma gauche se trouve le littoral et à ma droite, je distingue une autre étendue d'eau à 20 mètres. C'est un lagon qui entre dans les terres. Je marche sur une langue de terre coincée entre la mer et la lagune. Je perçois les mangroves pas très loin, ces forêts aquatiques essentielles à l'écosystème. Certaines sections de terre ont été remblayées avec les vieux rochers issus des récifs coralliens environnants qui doivent s'échouer sur les côtes. On se sert partout de ces rochers jaunâtres et poreux comme des éponges : pour paver les chemins de terre, remblayer un terrain ou décorer le jardin. À mon arrivée, ces rochers étaient tellement parsemés de trous que je les avais confondus avec des déchets de styromousse.


100 % corail

Le chemin devient un cul de sac rapidement. J'arrive à l'embouchure de la lagune. Il y a encore des maisons de l'autre côté, mais j'imagine qu'on ne peut s'y rendre qu'en bateau. Pas de pont. Je réalise que je suis face à l'endroit où j'ai plongé hier. Il y a encore de petits bateaux de plongeurs en place. Je vois de très belles habitations sur pilotis. Tout est sur pilotis, ici.

 Les pieds dans le lagon bleu pour Sylvie et la galerie qui fait le tour pour maman.

J'entrevois une petite plage qui donne sur le littoral. Je suis un peu à l'écart des maisons. L'eau ne semble pas faire trop de remous. C'est ici que ça se passe! Je vais tout de même devoir être prudent : tous mes angles ne sont pas couverts et au loin, il y a quelques résidents qui s'affairent autour de leur propriété. Je trouve un coin tranquille où je pourrai enlever mes vêtements paisiblement, mais une fois en direction de l'eau, je serai à découvert. Je devrai rapidement entrer dans la mer pour ne pas attirer les regards. J'entreprends de me dévêtir. Puis, je fais le décompte dans ma tête et je m'élance vers l'océan. Oups! Je constate que la pente est très douce. J'ai fait plusieurs pas et je n'ai de l'eau qu'aux mi-mollets. Avant d'avoir de l'eau jusqu'aux fesses, je serai grandement repérable. Pas le temps de se préparer au frisson : je plonge à plat-ventre et je continue d'avancer en rampant. Je suis ridicule. Le fond de l'eau est rempli d'algues glissantes. L'eau n'est toujours pas plus profonde. C'est définitivement une tentative ratée. Je sors de l'eau et me rhabille en moins de deux. Ma quête n'est pas terminée!  


Échec monumental!

Sur une carte de l'île, j'ai vu que derrière l'aéroport il y avait aussi une plage : Pumpkin Hill Beach. Je devrais prendre le chemin d'hier et emprunter une bifurcation qui contourne l'aéroport. C'est parti! Cependant, comme je suis en voyage, je n'emprunte pas tout à fait le même chemin qu'hier. La meilleure façon de découvrir, c'est souvent de se perdre un peu. J'évolue sur une rue qui s'enfonce elle aussi dans les terres. Le bitume se transforme en chemin de terre. La leçon d'hier : toujours oser pousser plus loin!

J'avance encore jusqu'à rejoindre des fermes d'élevage où je vois des bœufs et des pintades. J'atteins une clôture à bovins et une petite ouverture pour les fermiers. Le chemin s'enfonce encore, mais dans un paysage incroyable. C'est un sentier qui trace dans la jungle; mais la vraie jungle! Avec les arbres géants, les lianes et l'humidité insoutenable. Je me mets à penser candidement au Biodôme.

Ma marche dans la jungle est incroyable; presque initiatique. Il y a tant d'êtres vivants autour de moi que je me sens presque observé. J'ai la quasi sensation d'être en contact avec les esprits de la forêt. Je peux comprendre qu'être entouré par des éléments si grandioses ait pu créer chez les peuples autochtones toute une cosmologie autour de ces forêts. Ma promenade prend une tournure mystique. Une fois arrivé à une clairière défrichée où domine un arbre géant, je m'amuse à penser que je suis dans un repère destiné à des rites païens. Puis, je décide de rebrousser chemin. On ne prend pas de chances avec les esprits inconnus...


De plus en plus étroit, le sentier s'enfonce dans la jungle.

J'ai vraiment perdu de vue mon objectif de baignade nudiste... Il est temps de remédier à cela. En route pour une nouvelle plage! Je me perds un peu dans le dédale des rues, puis je retrouve le bon chemin vers l'aéroport. Je repère finalement la bifurcation appelée Pumpkin Hill Road. À l'intersection, je croise deux vieux habitants de l'île. Une femme et un homme en bottes de pluie avec une démarche lente et étrange. Je constate ensuite que l'homme est aveugle. La femme le guide paisiblement sur ces routes hyper accidentées. Je les dépasse à l'intersection. Tiens, eux aussi prennent Pumpkin Hill Road...

Holà! Il a plu ces derniers jours. La route est pleine de trous d'eau. J'en ai vu depuis mon arrivée, mais rarement des aussi gros. Plutôt qu'être sablonneux, ici le sol est très limoneux; et la boue est grasse. On peut difficilement contourner le chemin, car de part et d'autre, il y a des clôtures de barbelés. Bon, j'en ai vus d'autres... et je veux aller me baigner tout nu! La leçon d'hier : toujours oser pousser plus loin!

Je me lance et je slalome entre les trous d'eau, tantôt trouvant un petit chemin plus sec sur le côté, tantôt en tentant de me frayer un chemin sur de petites roches de corail qui ressortent. C'est un peu pathétique. Après 30 mètres, mes semelles sont couvertes de boue. Derrière-moi, les deux vieux en bottes de pluie piétinent dans les flaques sans se soucier de tout ça et sont presque au point de me rattraper.

Je me ressaisis et je poursuis le chemin. Après tout, ça ne peut pas être bien pire que maintenant. J'en ai pour peut-être 45 minutes de marche. Mais qu'est-ce qui me dit que ça ne va pas s'améliorer?

Derrière-moi, un enfant arrive maintenant, un petit sac d'épicerie à la main. Pour sûr, il habite cette rue et il l'emprunte tous les jours. Il est en sandales et il marche sans problème d'une flaque à l'autre, n'hésitant pas aux endroits les plus accidentés à simplement marcher au beau milieu de la flaque. Pour moi, c'est Fort Boyard. Maudites espadrilles! J'ai l'air d'un clown. Mes souliers sont devenus informes tant la boue les recouvre. Il n'y a que mon orgueil devant ce petit garçon qui m'empêche de rebrousser chemin.

C'est alors que j'arrive au monstre : une gargantuesque flaque vaseuse et épaisse. Je ne perçois aucun moyen respectable de la contourner. À droite : des barbelés. À gauche : des branchages épais.

 Le monstre! Bien moins imposant en photo qu'en vrai...

Comme le garçon me rattrape, je laisse ma fierté de côté et je prends par les branchages, à gauche. Erreur. Ils sont couverts d'épines, mais il est trop tard. Mes lacets se prennent dans les ronces, mais en faisant de grands pas, je parviens à m'épargner des égratignures. Par contre, cette manœuvre d'urgence a complètement pris le dessus sur la gestion du trou de boue et j'ai maintenant les deux pieds enfoncés jusqu'aux chaussettes. En sortant tant bien que mal de la flaque, je vois le garçon qui, lui, fais les pas japonais sur de petits cailloux au beau milieu de l'eau que je n'avais pas remarqués. Au sortir de la marre, tout ce que je trouve à lui dire avec mon plus beau sourire niais c'est : «Aïe, aïe, aïe!».

Je laisse l'enfant me dépasser en m'ordonnant de marcher dans ses pas et en tentant d'oublier que je devrai faire le chemin à l'envers tout à l'heure. Ma tentative de suivre le jeune est un échec. Lui a des sandales qu'il mouille sans scrupule et moi j'ai des chaussettes que je ne veux pas détremper. Je me trouve soudainement très précieux... 

Le jeune, se sentant suivi et apercevant un obstacle d'envergure, décide de s'arrêter et de m'attendre pour de bon; certainement un peu pour m'aider, mais beaucoup pour faire cesser cette situation déplaisante et ridicule. Bon Sam, ne perds pas complètement la face, sors ton ita-gnol! «¿Como te llamas?» Le garçon s'appelle Oscar. 

Bon, si on est pour faire le chemin ensemble, je vais devoir marcher dans l'eau. Je décide d'enlever mes chaussures et d'y aller pieds nus. Ça va beaucoup mieux! La seule difficulté, ce sont ces cailloux. Vous vous souvenez les rochers qui viennent des récifs de corail? Il y en a partout pour garnir les routes de terre. À chaque pas, ils font l'effet de petites pierres ponces sur la plante de mes pieds. Je marche à 1 km/h. Oscar suit mon rythme. 

On parvient à échanger un peu. 

Ils sont cinq enfants à la maison. 

Il apporte du lait dans son sac d'épicerie. 

Il va à l'école, mais pas aujourd'hui. 

Son papa est un pêcheur de barracudas. 

Il y a des vaches dans le champ qu'on traverse. 

Sa maison est à 15 minutes. 

Oui, il y a bien une plage au bout du chemin. 

Écoute, on entend la mer!

Je te laisse ici. 

La plage est à deux minutes devant.

... Merci Oscar...

On prend une photo?

Même si j'y trouve encore des déchets de plastique, cette plage, c'est la plus belle! L'aventure qui m'y a mené a été inoubliable. Ici, pas âme qui vive. Je suis seul et je ne pense pas qu'un autre touriste fou ait la légèreté d'esprit d'entreprendre le voyage.

 On peut dire mission accomplie pour la baignade tout nu.

 Elle est tout à moi cette plage!

Ayant déjà les pieds bien sensibles à force de marcher sur la pierre ponce et dans le sable blanc, au retour, j'ai fait d'un défaut une qualité. J'ai fait d'un problème une solution. 

 J'ai fait d'un déchet une ressource.

Dans mes nouvelles sandales de retour, j'avais l'air fier. Un passant, visant mes deux sandales dépareillées et mes espadrilles boueuses dans les mains, devine ce qui s'est passé. Il esquisse un sourire avant de me montrer, tout sourire, son pouce en l'air. Je crois que je suis l'attraction de la journée! Ils en parleront peut-être entre eux de ce ridicule blanc qui a tenté de se rendre à la plage en saison des pluies.

Notez qu'au retour, je n'étais cependant pas moins risible. La semelle lisse des sandales me faisait littéralement patiner sur les plaques de boue. Et quand je soulevais trop les pieds, je m'en projetais plein dans le dos! Si nous on sait comment marcher dans la neige et sur la glace, eux savent comment marcher dans la boue proprement!

Épuisé d'avoir marché sans arrêt pendant 4 heures dans des conditions hors-norme pour moi, j'ai savouré ma sieste de l'après-midi. Le ciel s'est couvert à nouveau et la pluie tombe de plus belle, comme pour me dire. «Ça y est? Tu l'a eue ta baignade tout nu? Est-ce qu'on pourrait revenir où nous en étions?»



mercredi 23 novembre 2016

Leçon d'éco-sociologie au nord de l'île aux pirates

Je suis sur la terrasse de mon appartement et c'est si beau! Le ciel est entièrement couvert d'épais nuages, mais à l'horizon le soleil se couche dans un ciel dégagé. Le réflecteur géant que forme le couvert nuageux répand d'un bout à l'autre du ciel une couleur mauve iridescente. Si chaque coucher de soleil possède sa couleur, je n'ai jamais vu celle-là. J'ai tenté de prendre une photo, mais ça sort mal. Certaines choses refusent de se fixer sur la pellicule. Ce sont souvent les plus belles.

La journée a commencé sous la pluie. Alors j'ai fait la grasse matinée! Wahou!

Vers 10h30, le ciel s'est dégagé et j'ai pu aller me promener un peu. L'île d'Útila possède une rue principale d'est en ouest et une autre rue principale du sud au nord. Sur l'axe est-ouest qui suit la baie, on croise les centres de plongée, les petits hôtel et appartements colorés, les restaurants et les marchés. J'ai décidé, cette fois, de partir du quai municipal au sud pour monter vers le nord de l'île, avec le désir inavoué de me rendre jusqu'à la rive nord de l'île, pour découvrir quelque bijou de plage cachée. Qui sait...

Par ce chemin, le paysage se développe différemment. Le premier tronçon est aussi luxueux et séduisant que ce qui longe la baie. On y croise des petites oeuvres d'art architecturales, toujours colorées et naïves.


Invitant pour aller faire du yoga!

Puis, progressivement, la rue s'élargit, les maisons se font plus rares, les terrains sont en développement, certains servent à l'agriculture. On tombe vite dans l'arrière-pays, dans l'île rurale. Je croise plusieurs enfants de pas plus de 5 ou 6 ans, à vélo, qui vont et qui viennent avec un sac d'épicerie dans une main, le guidon dans l'autre. Ils semblent être chargés des commissions familiales. D'autres vélos sont garnis d'un petit panier de plastique à l'avant, ce qui permet à certains chanceux de s'éviter un dur retour à la maison à une seule main. D'autres jeunes enfants font des bulles ou lancent des cailloux aux rares canards qui pataugent dans les terrains inondés par la saison des pluies.


Passer le temps dans le monde rural.

Après 45 minutes de marche, j'arrive à l'aéroport de l'île. La route goudronnée s'arrête. Mais un chemin de terre s'enfonce toujours plus au nord. Je n'hésite pas une seconde, je l'emprunte. Je marche 10 minutes et croise quelques concessions reculées. Deux adolescents s’affairent à creuser un trou sur le côté de la route pour y faire entrer un immense poteau de téléphone. Je les questionne dans mon ita-gnol s'il y a une plage plus loin. Affirmatif. L'adolescent dans le trou m'indique la route à suivre aux divers croisements qui s'en viennent; bien qu'un voyageur aguerri sait, comme ici, qu'il y aura davantage de croisements que ce qui est annoncé.

Je marche. J'enjambe les trous d'eau boueuse. Je suis très retiré. Autour de moi, la jungle. Puis, je croise une baraque fort originale fabriquée à même un vieux château d'eau. À la base de la concession une affiche très curieuse : Art tour, 20 Lempiras / Mini-Golf adventure 100 Lempiras. À n'en pas douter, ce type ne se formalise pas le moins du monde de l'aspect lucratif de son entreprise. Je suis à 1 heure 15 à pied du quai municipal et il n'y a pas l'ombre du poil de nez d'un touriste dans les environs. Je photographie ce lieu sorti tout droit d'un film; le rêve créatif d'un vieil ermite.


Il y a quoi derrière ces portes?

Je poursuis ma route, déterminé à atteindre l'autre rive et trouver mon trésor de plage cachée. La végétation se transforme petit à petit. Elle est luxuriante et composée de plantes que je ne connais pas. Résultat de la forte pluie: tout est d'un vert profond. Tout est en fleurs. Une myriade de libellules et de papillons m’entourent. C'est paradisiaque! Le chemin de boue se transforme doucement en sentier de sable blanc. J'entends le grondement des vagues derrière la colline.

 Après 1h30 de marche incertaine sous la chaleur...

Je m'empresse d'avancer et je découvre une petite plage aux vagues déferlantes magnifiques où sont jonchés... des déchets de plastique. Coup de théâtre! Au risque de gâcher votre plaisir de lecteur, il faut dire les choses comme elles le sont. Cela dit, j'ai considéré ce mini voyage initiatique et cette légère déconfiture finale comme une bonne leçon de sensibilisation au problème. J'ai alors pensé : «C'est incroyable qu'une centaine d'années d’industrialisation, de développement économique et de société de consommation ait des conséquences aussi subtiles, mais aussi irréversibles. Moi, jeune terrien de 2016, je ne peux plus profiter d'une plage secrète immaculée, comme il devait y en avoir tant, quelques décennies plus tôt.»

Certains diront que c'est un dur retour à la réalité, mais j'ai décidé de l'écrire. J'ai la conviction qu'il faut justement que les voyageurs arrêtent d'entretenir le côté parfait de leurs expériences de voyage et commencent à faire réfléchir les gens plutôt que de susciter leur admiration.


Une plage secrète en 2016.

À mon retour, l’ermite caché dans son château d'eau me lance : «The beach is not good, huh?». Il n'en fallut pas plus pour partir une petite discussion. Le type se trouve à être un américain, venu s'établir ici il y a 5 ans de ça. Je n'ai pas appris plus de son histoire personnelle, mais il m'a confirmé l'intuition que j'avais dans mon article d'hier : la majorité des Utiliens sont de descendance de pirates! J'en demeure un peu incrédule, même si je sais qu'il faut bien aussi que ces anarchistes des mers aient eu une descendance. J'apprends aussi qu'il y a sur l'île 2000 personnes considérées comme Utiliennes - donc issues de l'ancienne colonie anglaise. Ils sont blancs, parlent anglais avec un accent afro-américain - comme Rita la propriétaire de mon appartement - et sont plus riches. 12000 autres personnes vivent sur l'île, dans les terres. Ce sont les autres qui viennent du Honduras; moins nantis.

Ces clivages sont partout! Ils sont souvent plus pervers quand ils sont vécus à l'intérieur des communautés. L'ermite me disait qu'il y a à peine 5 ans, touristes, Utiliens et ruraux pouvaient se rencontrer dans un même bar. Cette réalité ne se vit plus. Je suis curieux de voir où tout cela mènera, mais je sens ici, qu'il y a une sorte de conflit en dormance. C'est présent, on essaie de le camoufler aux voyageurs, mais pour un oeil avisé et en posant les bonnes questions, la poussière sort du tapis.

Sur ces réflexions dans lesquelles je me sentais pleinement impuissant, je me suis rendu au club de plongée pour ma première expérience sous-marine du voyage. Ce sera une autre histoire.

D'ici là, réduisez, réutilisez, recyclez et chérissez la diversité de nos sociétés. Si on ne peut pas tout changer, on peut au moins donner l'exemple.

mardi 22 novembre 2016

5 gallons d'eau à droite, 15 oeufs à gauche

La journée a commencé à 5h30 du matin pour rejoindre l'île d'Útila. 

Dans la salle d'attente du premier traversier qui relie Roatán à La Ceiba, il y a un heureux mélange de touristes - de petites familles même - et de locaux. Une fois à bord par contre, le clivage est difficile à manquer. Les fauteuils rembourrés à l'intérieur pour les voyageurs; les chaises extérieures en métal pour les locaux. Vous me connaissez, je suis allé avec les locaux!

Partout autour de moi il y a des adolescents. Partout autour, le même parfum fort qu'utilisaient les garçons béninois. Je suis instantanément transporté. L'odeur est nauséabonde, mais j'en prends de grandes bouffées nostalgiques.

Notre traversier lève l'ancre. Au loin un grand bateau de croisière s'approche pour accoster. C'est la folie à bord! Tous les gens autour de moi sortent cellulaires, et autres babioles électroniques. Ils se prennent en photo devant le mastodonte qui approche de plus en plus. Ils captent aussi des vidéos chancelants et approximatifs qu'ils ne regarderont probablement jamais vraiment. L'émotion arrive à son comble quand le flanc bâbord du paquebot croise le nôtre. Les ponts du monstre sont parsemés de petites terrasses privées où des vacanciers se prélassent. Ça s'active davantage sur notre pont. Puis, une scène de film se déroule devant mes yeux. En y regardant de plus proche, je constate en effet que les touristes prennent en photo notre traversier, alors qu'il se passe l'opposé de mon côté. Je ne sais pas qui a commencé, mais il y eu un passager d'un côté ou de l'autre qui a salué. Puis, toutes les personnes à bord des deux bateaux se sont mis à se saluer avec un enthousiasme excessif. Dans ma tête j'ai pensé, un peu résigné : «Deux solitudes...»

Durant la traversée, une petite fille me regarde régulièrement. Sa grand-mère, toute ridée, tente de se mettre confortable en appuyant sa tête sur un immense ourson en peluche blanc.

Puis, une fois à terre, c'est la traversée vers Útila. Les passagers ont changé. Moins de locaux; davantage de jeunes backpackers. Je m'en vais à La Mecque de la plongée sous-marine! L'île est toute petite. Les deux rues de la ville, étroites; remplies de panneaux peints à la main, de résidences colorées sur pilotis et de petits taxis à l'image des tuk-tuk de l'Asie du sud-est. Pas de place pour des voitures ici. Ça doit être la folie en saison touristique, voire étouffant. Je suis plus qu'heureux de découvrir cette île en saison creuse.

J'ai mon petit appartement, près des principales compagnies de plongée. Esperanza, la femme à tout faire qui vend son café du pays à l'entrée de la concession me dit : «There is no problem here. Just have fun.» C'est le rythme de l'endroit. Des hamacs partout, plein de fleurs, des fruits et du rhum. Un peu hippie, oui.

J'ai aussi appris que cette section du Honduras qu'on appelle Islas de la Bahía - les îles de la Baie - n'ont été concédées au Honduras que tard au XIXe siècle. Elles étaient des colonies anglaises auparavant et ont par après longtemps fonctionné sous une législature souveraine négociée appelée «British Honduras». Jusqu'en 1950, on pouvait trouver dans ces îles des habitants qui déniaient leur nationalité hondurienne. On sent encore aujourd'hui cette influence anglaise dans l'architecture, la subdivision du territoire et dans les traits des locaux beaucoup moins métissés que le reste de la population. Je me croirais sur une ancienne île de flibustiers et de boucaniers!

En soirée, je fais quelques provisions dans les marchés des environs. J'arrête aussi acheter une grosse bouteille d'eau de 5 gallons pour 2$ (30 Lempiras). Vous savez, ce sont ces grosses bouteilles qu'on met au dessus des distributeurs d'eau. Voyant un paquet de 15 oeufs tout à coté, je réalise que je n'en ai pas acheté plus tôt. Je paie donc mes oeufs et mon eau. Le ridicule de la situation m'apparait ensuite quand la jeune fille me demande si je veux un sac. N'écoutant que ma confiance, j'ai dit non et j'ai pris la lourde bouteille sur mon épaule droite et les 15 fragiles oeufs dans ma main gauche, en remettant le tout à ma coordination légendaire. Me connaissant, vous savez le risque qui peut en découler! Mais il n'y a finalement pas eu d'incident, mis à part qu'en me concentrant trop sur la différence de force à appliquer sur chacun de mes membres supérieurs, j'ai failli trébucher dans mes propres pieds! On ne me changera pas totalement...


Demain, petite sortie de plongée avant que la pluie ne s'installe trop (nous sommes en fin de la saison des pluies). Après, je prévois 3 jours pluvieux où je n'apprécierai rien d'autre que le plaisir de ne rien faire!

Fin de journée sur un coin de l'île

 À deux pas de mon appartement, en début de soirée
 

lundi 21 novembre 2016

Arrivée en terre.. connue?

En partant pour 2 semaines au Honduras pour me reposer, je n'avais pas en tête de partir un blogue. J'ai décidé d'écrire ce soir parce que j'en avais envie. Je ne sais pas s'il en résultera quelque chose de très consistant, mais je me suis dit que vous pourriez aimer suivre mes pensées. Il est 17h40 et j'écris.

Après une longue séance de dégivrage en règle à YUL imposée par la première neige de Montréal, l'avion s'est doucement posé sur l'aéroport du Roatán. Tout de suite, j'ai eu cette sensation étrange : je comprends ce qui se passe ici.

Ça sent l'essence âpre du Bénin!

L'avion entier d'Air Transat est entré dans de gros autobus nolisés qui les emmènent directement dans les nombreux grands hôtels de l'endroit. De mon côté, le taxi payé trois fois trop cher à l'aéroport - malgré une négociation bien en règle qui a coupé le prix de 40% -  me mène au super marché où je fais quelques provisions avant de me conduire à mon auberge de jeunesse. Je discute avec le chauffeur dans mon petit espagnol (5-6 cours en 2010) agrémenté d'une bonne poignée de mots italiens. On arrive à avoir une conversation qui se tient, sur cette unique route de l'île parsemée de trous d'eau et où se succèdent grand hôtels, villas de luxe et petites communautés locales. Les routes goudronnées pour les hôtels, les chemins de terre boueux pour les locaux. 80% d'entre eux travaillent pour le tourisme. Mon auberge, elle, est dans un chemin de terre. Soupir de soulagement! Je paie le chauffeur en Lempiras, la monnaie locale. J'en avais préalablement tirés d'un guichet à l'aéroport tout à côté d'un gardien de sécurité sévèrement armé. 
  
J'achète des bouteilles d'eau. Je marche vers la plage accessible à la communauté. Il y a des petits chiens errants partout. Le chemin que j'emprunte ressemble aux vons emplies de trous d'eau du Bénin. La façon d'y vivre que je perçois au détour d'une cour dégagée ou d'une porte entr'ouverte me rappelle aussi ce lointain pays d'Afrique de l'ouest.

La plage est du côté Nord de l'île. Elle est exposée aux courants continentaux. Elle est donc truffée de déchets de plastique venus de la mer. De ce fait, elle est concédée aux locaux. Les belles plages de l'ouest sont pour les croisières et les hôtels. J'ai un goût amer en bouche. Mais je suis heureux d'être de ce côté-ci du tableau.

Devant-moi des scènes empruntées au voyage de 2011. Deux pêcheurs qui rangent leur chaloupe. Deux adolescents s'embrassant sans arrêt sur un quai s'avançant dans l'eau; le chaperon, la petite soeur, un peu plus loin qui tue le temps en piétinant dans le sable. Deux autres jeunes filles, sur un autre quai aux planches à moitié arrachées, prennent la pause pour se faire des selfies aguichants. Il y a du sourire partout. Des regards en coin toujours. Je me sens blanc. Je me sens un peu Yovo, et c'est ça qui me nourrit en voyage.

Je poursuis ma marche le long de la route principale. La vie quotidienne se déploie devant moi. Riche, authentique, généreuse. Je continue d'exercer mon ita-gnol en commandant deux tortillas aux oeufs dans une gargotte particulièrement inspirante où un jeune bébé dans les bras de sa mère me regarde avec insistance, tout en prenant soin de garder son corps le plus passif possible en cette fin de journée humide.

Demain, mon chemin se poursuit alors que je tenterai de rejoindre Útila par la mer.


Premier rhum sur la plage