Vendredi, j'ai quitté la petite Utila en traversier pour retrouver Roatán, la plus grande île de l'archipel hondurien. J'ai eu un peu le cœur gros. Je me suis attaché à cette petite île plate avec sa minuscule butte sortie de nulle-part.
Au revoir Utila, la belle!
De retour dans mon petit quartier populaire du Roatán, au détour d'une promenade pour trouver de quoi manger, je croise des scènes quotidiennes emballantes par leur simplicité. Une fête qui se prépare sous un auvent, à côté d'un roulotte aux couleurs de Coca-Cola où l'on cuisine; des enfants qui tentent tant bien que mal de faire passer de côté une énorme table de pique nique à travers l'embrasure d'une porte; une bonne dame dans la rue qui façonne à la main ses tortillas avant de les faire cuire sur une plaque bouillante; un bébé qui se tient beaucoup trop droit sur ses pieds pour son âge, naïf témoin d'un pays où il faut toujours se battre pour avancer.
Je ne vous ai pas parlé de cette nouvelle fixation qui s'est installée en moi il y a quelques jours. Vous ayant déjà parlé du lionfish, vous savez qu'il se trouve dans les récifs de ces îles, mais que c'est une espèce indésirable et envahissante. Je vous avais aussi dit qu'on nous encourageait à en manger dans les restaurants. Partout, on vous dira que c'est un poisson succulent. Or, quand vient le temps d'en demander au restaurant, personne n'en a dans ses stocks. C'est un peu gênant. J'ai passé mes deux dernières soirées à Utila à ratisser l'ensemble des restaurants de la longue rue principale en vain. On ne trouve pas de lionfish.
Une fois rendu à Roatán, l'idée d'en manger m'était un peu sortie de la tête, jusqu'à ce que je croise un centre de plongée qui invitait les plongeurs à des sorties de chasse au lionfish à la lance. Wow! C'est mon occasion. L'idée de devenir un grand chasseur de lionfish et de manger le fruit de mon labeur s'est installée en moi. Avant de plonger par contre, il faut aller à un office municipal pour subir une courte formation, pour apprendre à manipuler la lance et pour obtenir un permis. En faisant ni une ni deux, je me rends au lieu dit pour y apprendre que les formations ne se donnent que les lundis, jour où je reviens parmi les miens... Ce sera un objectif pour la prochaine fois, la chasse au lionfish...
Ce n'est que partie remise, satané lionfish!
Je vous avais aussi dit être en train de lire Nikolski de Nicolas Dickner. C'est une saga où la vie de 3 individus ne cesse de s'entrecroiser et de subir de drôles de moments de résonance et de coïncidences. Ce livre est magnifique et de surcroît, il a été malgré lui, lui-même en résonance avec mon voyage. En effet, quelle ne fut pas ma stupeur de retrouver dans le dernière partie du livre un des personnages qui se met à faire une recherche historique sur le peuple Garifuna, descendants d'esclaves ayant gardé leur culture distincte jusqu'à aujourd'hui et ayant été historiquement déportés... au Roatán! Ben voyons donc! Comme si le coup du destin n'était pas assez fort, à la fin de ma lecture, au retour à mon appartement, la femme à tout faire Esperanza, qui vend son café hondurien sur le bord de la rue de 13h à 16h, me dit candidement. «If you are going back to Roatán, go to Punta Gorda, the Garifuna village. It is really beautiful.» Je suis doublement subjugué! Les Garifunas m'appellent littéralement à eux.
Ce matin, je suis donc parti dans la voiture d'Ariel, un jeune hondurien rencontré dans une boutique d'art, avec Lars, compagnon d'un instant venu des Pays-Bas et qui dort à la même auberge que moi.
Direction : les Garifunas!
Mais avant, Ariel nous asperge de parfum sans nous le demander, comme on sait si bien le faire dans les pays chauds, puis il nous arrête pour relaxer un peu sur la plage déserte d'un grand hôtel en discutant longuement et de façon extraordinairement désinvolte avec les gardiens de sécurité.
Il nous fait aussi rapidement voir le village insulaire d'Oakridge où toutes les habitations sont sur pilotis, à la manière d'une Venise du sud.
Puis, soudainement, je traverse une faille spatio-temporelle quand notre voiture croise sans prévenir deux personnages inquiétants portant une jupe en tissu déchiré à la taille, des masques monstrueux et ayant le torse recouvert de pigments rouge et noir. Ils arrêtent le trafic et narguent les chauffeurs pour quelques sous. Je rêve! Je suis à Ouidah, au Bénin, ou quoi?
En un clin d’œil, je suis replongé dans l'univers vaudou, l'atmosphère rasta et la culture africaine! Les Garifunas, descendants d'esclaves africains, savent faire revivre ce contient en plein cœur des Caraïbes.
Le dimanche, c'est la fête. La communauté de se rassemble autour d'une place improvisée, des musiciens jouent et chantent, les gens, à tour de rôle, viennent danser un solo comme eux-seuls savent les faire - même les petits enfants se prêtent au jeu et ont déjà tout ce rythme dans le sang -, ils remercient les musiciens en leur donnant un peu d'argent, puis ils vont boire un coup de gifiti, un alcool fort dans lequel marine des racines non identifiées. Les chants ressemblent aux ritournelles du peuple d'Abomey. Un musicien fait raisonner une conche, un de ces grands coquillages spiralés, en soufflant dedans. Je mange un énorme poisson frit avec du plantain et du riz, j'esquisse
quelques pas de danse timides devant les joueurs de tambours et me lance une gorgée de gifiti en travers de la gorge.
Moi et Lars sommes saouls de rythmes, de chaleur et de toute cette énergie si exotique.
Le soleil se couche sur les montagnes du Roatán alors que nous rebroussons chemin sur l'unique route sinueuse de l'île. Après ce mot, je retournerai boucler mon sac de voyageur sur lequel je pourrai sans hésitation coudre un badge à l'effigie du drapeau du Honduras. Ça aura été un voyage ressourçant et reposant, une formidable parenthèse dans ma vie de nouveau papa. Je vous remercie de m'avoir suivi avec curiosité, mais je remercie surtout Jean-Philippe de m'avoir permis cette pause si bénéfique et d'avoir tenu le fort familial avec toute la générosité et l'ardeur qu'on lui connaît.
Et la vie continue!







